Quelques semaines en Côtes-d’Armor, entre un mur devenu île extraordinaire, des pinceaux qui changent d’échelle, des échappées vers la mer et les premières pages d’un Almanach qui raconte justement les endroits traversés.
Il y a quelques semaines, j’ai posé mes pots de peinture à Plérin pour commencer la première fresque participative de cette nouvelle année scolaire. Je savais à peu près ce qui m’attendait : un grand mur, des enfants, beaucoup de peinture et cette drôle de période où un dessin préparé sur papier commence à échapper gentiment à celle qui l’a imaginé.
Ce que je savais moins, c’est que ces quelques semaines en Côtes-d’Armor allaient assez bien résumer ma façon de travailler aujourd’hui. La journée sur un mur avec des dizaines de petites mains. Le soir devant une illustration avec un pinceau minuscule. Entre les deux, la mer, des chemins, un phare, Saint-Malo, des vitraux, quelques rencontres artistiques et beaucoup d’images conservées quelque part dans un coin de ma tête.
Mon atelier n’a pas de fenêtre. Il change de fenêtre toutes les semaines. Et finalement, ce n’est pas seulement une jolie phrase.
Une île extraordinaire au milieu de l’école
À l’école Jean Ferrat, tout a commencé avec une île. Pas une île raisonnable, évidemment. Une île extraordinaire peuplée de poissons improbables, d’animaux qui n’avaient pas forcément demandé l’autorisation d’exister, de plantes étranges, d’un phare, d’un bateau et d’un arbre immense qui a fini par m’obliger à sortir l’échelle télescopique.
Pendant plusieurs jours, les enfants se sont succédé devant le mur. Les âges et les niveaux se sont mélangés, les gestes aussi. Certains peignaient avec une précision presque intimidante, d’autres débordaient franchement et quelques-uns découvraient surtout qu’un mur est beaucoup plus grand qu’une feuille A4.
C’est précisément ce que j’aime dans ces projets.
Je pourrais arriver avec une fresque entièrement dessinée, distribuer les couleurs et demander à chacun de remplir soigneusement sa petite case. Ce serait probablement plus simple. Mais ce ne serait plus vraiment leur fresque.
Alors je garde une structure, une composition, un univers graphique suffisamment solide pour tenir l’ensemble, mais je laisse entrer leurs dessins, leurs idées et leurs manières de faire. Certains poissons présents sur ce mur, je ne les aurais jamais dessinés toute seule. Et heureusement.
Cette fois, l’aventure est même allée un peu plus loin puisque les adultes de l’école ont fini par attraper les pinceaux à leur tour. Enseignants, ATSEM, équipes du périscolaire, personnel de cantine… chacun a laissé son petit poisson dans l’océan.
J’aime cette idée qu’une fresque d’école puisse garder une trace de tous ceux qui font vivre l’endroit, et pas uniquement de l’artiste qui l’a dessinée.





Quand les enfants posent leurs pinceaux
Puis arrive toujours un moment où le chantier change de visage. Les groupes repartent en classe, les petits pots commencent à disparaître et je me retrouve seule devant tout ce qui a été peint.
C’est le moment des finitions.
À Jean Ferrat, elles se sont faites jusqu’à près de quatre mètres de hauteur. Il fallait terminer l’arbre, reprendre certaines zones, ajouter les détails et surtout harmoniser l’ensemble sans effacer ce qui venait de se passer pendant les ateliers.
C’est probablement l’une des parties les plus délicates de mon travail. Une fresque participative n’a aucun intérêt si, une fois les enfants partis, je repeins soigneusement par-dessus pour que tout ressemble à mon propre geste. Les irrégularités, les différences de touches et les petites imperfections font partie de son histoire.
Mon travail consiste plutôt à créer les liens.
De près, je suis encore occupée par une feuille, un contour ou une couleur à équilibrer. Puis je descends de l’échelle, je recule de quelques mètres et, tout à coup, les centaines de petits morceaux commencent à devenir une seule image.
C’est généralement à ce moment-là que je réalise vraiment ce que nous avons fabriqué ensemble.




Et quand je ne peins pas, je regarde
Vivre quelques semaines quelque part change aussi ma manière de découvrir un territoire. Je ne suis pas vraiment en vacances, mais je ne suis pas non plus enfermée dans un atelier du matin au soir.
Alors dès qu’un peu de temps se libère, je marche.
À Pléneuf-Val-André, il y a eu la mer évidemment. Les rochers, les chemins, ce petit phare vert posé au milieu d’un paysage immense et les couchers de soleil devant lesquels nous sommes restés un peu plus longtemps que nécessaire simplement parce qu’ils avaient décidé d’en faire beaucoup trop ce soir-là.
Puis Saint-Malo.
Dans la cathédrale Saint-Vincent, je suis restée fascinée par les vitraux et cette façon qu’a la couleur de ne plus appartenir seulement au verre. Elle traverse l’édifice, vient toucher la pierre et le sol, change avec la lumière et transforme complètement l’espace.
J’y ai aussi découvert le travail d’Augustin Frison-Roche.
Le genre de rencontre qui provoque chez moi un comportement assez prévisible : regarder une œuvre, m’en approcher, regarder les détails, reculer, revenir, photographier un bout de matière, une ligne, une association de couleurs… et ressortir avec une envie assez urgente de reprendre mes propres pinceaux.








Tout cela fait partie de mon travail, même lorsque je ne travaille pas vraiment.
Les images finissent toujours par ressortir quelque part
Je collectionne énormément d’images. Pas forcément avec l’intention de les utiliser.
Une couleur aperçue sur une façade. La silhouette d’un arbre. Un phare. Une lumière sur la mer. Une matière. Un morceau de vitrail. Une mouette particulièrement convaincue d’être mannequin professionnelle.






Je ne sais jamais lesquelles resteront de simples souvenirs et lesquelles referont surface six mois plus tard dans une illustration ou sur un mur.
Mais je sais qu’elles nourrissent quelque chose.
C’est probablement encore plus évident en ce moment parce que, parallèlement à la fresque, mes soirées étaient consacrées à un autre projet : l’Almanach du Colporteur.
Douze illustrations construites autour de nos « vues de ma fenêtre », inspirées des endroits traversés depuis que notre vie professionnelle s’est mise à beaucoup voyager. Bretagne, Belgique, Normandie et d’autres paysages croisés en chemin s’y transforment peu à peu sous mes pinceaux.
La journée, je travaillais donc sur un mur immense avec les enfants. Le soir, je retrouvais le papier et mes pinceaux les plus fins.
À première vue, les deux exercices n’ont pas grand-chose à voir. Pourtant, je crois qu’ils viennent exactement du même endroit : regarder, récolter, transformer et raconter.




Demain, une autre fenêtre
Ces derniers soirs en Côtes-d’Armor, nous nous sommes volontairement gavés de paysages. De mer, de lumière et de ces couchers de soleil complètement indécents dont la Bretagne semble avoir quelques exemplaires en réserve.
Parce que nous savions que le décor allait bientôt changer.


La fresque est terminée. Les pots sont rangés. L’île extraordinaire appartient maintenant à l’école et à tous ceux qui l’ont peinte.
Et demain, direction la Vendée.
Trois semaines différentes m’y attendent, largement consacrées à terminer les illustrations de l’Almanach, à travailler les textes et à faire avancer ce livre qui raconte justement tout ce que notre drôle de vie itinérante nous donne à voir.
Je ne sais pas encore exactement ce que je regarderai depuis la prochaine fenêtre.
Mais j’ai déjà sorti les pinceaux.


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